SECONDE GUERRE MONDIALE

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SECONDE GUERRE MONDIALE

Message  Admin le Mer 10 Mar - 9:54

LA RAFLE DES INNOCENTS



Ce jour-là, la France fit honte à la France. Ce jour-là, il s’est trouvé seulement deux policiers français pour démissionner – sur 9 000 mobilisés pour la rafle. Ce jour-là, des mères ont jeté leurs enfants par la fenêtre, des concierges se sont appropriés les biens des raflés, des chauffeurs de bus ont tranquillement emmené les familles au Vélodrome d’Hiver, des gendarmes sont allés déjeuner, leur mission accomplie, et René Bousquet, secrétaire général de la Police nationale, s’est félicité d’avoir organisé l’opération avec efficacité. Ce jour-là, plus de 13 000 juifs "étrangers" sont partis pour les chambres à gaz. Pierre Laval, président du Conseil, a même adjoint les enfants, que les nazis n’avaient pas réclamés. Tous ont fini à Auschwitz. Il y eut des Français pour s’en réjouir. Il y en a encore.



En 1942, la machine d’extermination nazie commence à fonctionner à plein. Cette année-là, Céline écrit : "Pleurer, c’est le triomphe des juifs ! Réussit admirablement ! Le monde à nous par les larmes ! 20 millions de martyrs bien entraînés, c’est une force !" Le journal "le Franciste" assure que "dans “les camps de concentration” les juifs font une nouba effrénée". "Je suis partout", l’hebdomadaire de Max Favalelli et de Robert Brasillach propose à ses lecteurs de jouer au "tennis-juif". Robert Denoël, éditeur de renom, dénonce " l’effroyable purulence, la hideuse décomposition d’un monde possédé, pourri, liquéfié par plus d’un siècle de domination juive", et Céline ajoute : "Volatiliser la juiverie serait l’affaire d’une semaine pour une nation bien décidée." Brasillach : "Il faut se séparer des juifs, et ne pas garder les petits." Idée reprise, telle quelle, par l’administration française, qui, grâce à sa section juive sous l’autorité d’André Tulard, a constitué un remarquable fichier répertoriant près de 150 000 juifs enregistrés dans le département de la Seine, par ordre alphabétique, par rues, par professions et par nationalités. Quelques rafles ont déjà eu lieu pour se faire la main. Les Allemands félicitent la police française, dont la "conduite honorable" et "l’assistance exemplaire" confortent Berlin.


Le 7 juillet 1942, une "commission technique", composée de représentants du Commissariat général aux Questions juives, de la police française et de la police allemande, fixe les détails de la rafle. Les Allemands réclament 28 000 juifs, de 16 à 50 ans. Les raflés seront expédiés aux camps de Drancy, de Compiègne, du Loiret, de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, prévoit-on. Puis ils seront redirigés vers l’Est. L’opération, baptisée "Vent printanier", sous-division de l’opération européenne "Ecume de Mer", s’appuiera sur 27 388 fiches de la Préfecture et sera supervisée par… huit gendarmes et un lieutenant allemands. Elle aura lieu le 16 juillet, à 3 heures du matin. Tous les raflés seront parqués au Véld’Hiv’ rue Nélaton, dans le 15e arrondissement, bâtisse construite en 1909 pour abriter les courses de vélo et très prisée par les enragés de l’antisémitisme – Xavier Vallat, Darquier de Pellepoix, Léon Daudet, Philippe Henriot.



Le 16 juillet, dans la nuit, la gendarmerie, les gardes mobiles, la police judiciaire, les renseignements généraux, les élèves de l’école de police et les doriotistes du Parti populaire français passent à l’action. Soit 900 équipes de 10 fonctionnaires. Tout de suite, c’est la panique. Malgré les fuites, les avertissements, les juifs n’y croient pas. Quand ils entendent : "Police ! Ouvrez !", ils ne savent que faire. La plupart obéissent, et font leurs bagages. Certains s’enfuient. D’autres poussent leurs enfants dans la rue : "Disparaissez !", et les gosses se glissent entre les jambes des flics, vers un but incertain.



Les bus emportent tout le monde, avec quelques petites valises, au Vél’d’Hiv. Les commissaires donnent des ordres : "Le premier qui bouge, qui essaie de s’enfuir, tirez dessus !" Dans la grande halle de la rue Nélaton, il fait chaud : la verrière a été peinte en bleu, il n’y a pas d’aération. En quelques heures, 7 000 personnes, dont 4 051 enfants, sont entassées dans cette étuve. Des gens se jettent dans le vide, depuis les gradins. Les petits enfants sont hébétés, effrayés du désespoir des adultes. Une fillette supplie un gendarme de la laisser partir, "parce que j’ai été très sage toute l’année". Un inconnu fait une photo, la seule qui existe. Au premier plan, une femme regarde l’objectif. Elle est enceinte.


u Vél’d’Hiv, pas de ravitaillement. Pas d’hygiène. Douze urinoirs, dont six sont condamnés. Un seul point d’eau. Pendant cinq jours, les gens attendent, dans une odeur atroce. Les Allemands se plaignent : seuls 12 884 juifs ont été arrêtés, et, en Allemagne, le SS Obersturmbannführer Eichmann tempête. Ailleurs, à Bordeaux, Tours, Dijon, Saint-Malo, Nantes, La Baule, on rafle. A Paris, émus par la détresse des détenus, les ouvriers de l’usine Citroën proche font passer du pain. Des inconnus glissent un peu de nourriture. Des Quakers envoient douze caisses de biscuits. Darquier de Pellepoix, le commissaire aux questions juives, demande : que faire des enfants ? Laval tranche : déportez-les. Rue des Ecouffes, rue des Rosiers, rue de Belleville, les policiers reviennent, pour finir le travail. Quelques Français, dont François Mauriac et Edith Thomas, bouleversés, voient les regards des gosses, dans les autobus qui passent. Ils n’oublieront jamais. Une femme parmi tant d’autres, Annette Monod, infirmière, fait passer un billet écrit par un enfant de 7 ans : "Madame la concierge, Je t’écris parce que j’ai plus personne. La semaine dernière, on a déporté papa, on a déporté maman. J’ai perdu mon porte-monnaie, je n’ai plus rien."



Les Italiens, auxquels les Allemands demandent un quota de juifs, refusent de "se salir les mains". Les Finlandais, pourtant alliés du Reich, s’opposent avec fermeté : "Nous préférons mourir avec les juifs !", déclare le ministre des Affaires étrangères. Les Danois cachent les traqués : la Gestapo n’en arrête que 450. Le Mexique condamne les rafles. Mais en France, rien de tel. On continue à collaborer. Le journal "Au pilori" réclame la stérilisation des juifs qui restent. La traque continuera jusqu’au bout. Le 17 août 1944, cinq jours avant la Libération de Paris, un dernier convoi part de Drancy.

Les responsables de la rafle du Vél’d’Hiv n’ont pas été jugés. Seul Laval a été fusillé. Mais la mémoire, têtue et rageuse, nous est restée. Les 25 survivants de cette déportation, ramenés en avril 1945 par les mêmes autobus à l’hôtel Lutetia, ont témoigné : leur parole ne s’efface pas. Nat Linen, l’un des enfants jeté par sa mère dans la rue, a survécu. Nathan Sienicki aussi. Louis Pitkowicz aussi. Albert Baum aussi. Gabriel Wachman aussi. Anna Traube aussi. Ils sont peu, ils sont proches de notre cœur. Quand je pense à eux, à ces jours sombres, je pleure.

François Forestier SOURCE LE NOUVEL OBS
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